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’’Michèu au Paradis’’

Conte Camarguais

mardi 13 janvier 2015, par Archives, Salva

Conte local, tel que le rapporta Gérard Gadiot, en 1968, dans son livre : "En Camargue".

Saint-Pierre était dans sa loge, à l’entrée du Paradis ; il marchait de long en large. Il avait une grande robe blanche, une grande barbe blanche ; une grosse clé d’or pendait à sa ceinture.

« Qu’est-ce que ce pauvre Michèu peut bien faire, se disait-il ; il devrait être ici depuis l’aube (il lança un coup d’œil vers le soleil) ; il est bientôt l’heure de l’apéritif et il n’est point encore arrivé. Le chemin du Ciel n’est pourtant pas difficile à trouver : il n’y a qu’à monter tout droit en quittant la terre ! »
A ce moment, quelqu’un heurta discrètement à la grande porte et l’on entendit : « Ho ! la maison ! » Saint-Pierre regarda par son petit judas — il aurait pu s’en dispenser, car il savait bien que c’était Michèu qui toquait — puis fit semblant de tourner sa clé dans la serrure, et l’huis s’entrouvrit. Michèu entra, tenant son valergues à la main : « Sieu Michèu ! » fit-il.
"Je le vois bien, rétorqua Saint-Pierre. Et alors ? D’où venez-vous à cette heure ; pensiez-vous que j’allais vous espérer toute la sainte journée ?"
" Eh ! que je me suis dit, maintenant que plus rien ne presse, que tu as l’Eternité devant toi, ne force pas, Michèu ! Et je suis venu plan-planet."
« - Passe pour cette fois, dit Saint-Pierre. Allez ! Entrez ! qu’il y a des courants d’air... Essuyez vos pieds et venez vous asseoir. Vous prendrez bien quelque chose... nous travaillerons ensuite ! »
Et voilà Saint-Pierre et Michèu devant leurs verres et une carafe d’eau bien fraîche.
Saint-Pierre reprit :
« Comme cela, le bon Dieu me disait l’autre jour :
Quand ce pôvre Michèu en aura assez de rester en bas, il faudra le faire monter. Hé !...
 » (Michèu opina du bonnet et balbutia un vague remerciement.) « Il est bien brave, ce Michèu... un peu « testard »... mais cela nous donnera l’occasion d’entendre parler la bonne langue provençale. Vous lui donnerez sa feuille de route pour votre loge ! »
« - Il parle provençal, le Père éternel ? »
« - Et qu’est-ce que vous croyez ? Bien sûr, qu’il parle le provençal ! Il parle toutes les langues, mon bon ! Mais, c’est celle-là qu’il préfère. Il a, dans sa bibliothèque, les œuvres de tous les félibres, passés, présents et futurs... il les a toutes... toutes ! »
Les verres étaient vides ; Saint-Pierre les emplit à nouveau. Jamais Michèu n’avait bu un breuvage aussi savoureux ; il le dégustait à petits coups de langue.
« - Allons ! ce n’est pas tout, dit Saint-Pierre, il nous faut régler cette affaire sans trop tarder. Je vais constituer votre dossier. Voyons ! D’abord, je dois peser votre âme. »
Et Saint-Pierre s’approcha de Michèu, sembla se saisir de quelque chose «  sus soun pitre  » et déposa ce quelque chose » sur le plateau d’une balance. Michèu, inquiet, n’y vit rien ; le plateau, cependant, s’abaissa. Saint-Pierre mit alors de l’autre côté quelques plumes de flamant, blanches et roses, appuya un peu de l’index du côté de l’ « âme » ; l’équilibre se rétablit ; enfin, à peu près. Le grand Saint-Pierre fit la moue en hochant la tête, l’air de dire : « Ça ne pèse pas lourd ! » Puis, il poussa un soupir qui signifiait : « Enfin ! » et écrivit quelques mots sur un registre. Michèu n’en menait pas large.

« - Oh ! ça n’est pas fini ; il faut que je vous examine encore ! »

Michèu s’apprêtait à enlever son veston ; Saint-Pierre l’arrêta du geste et se mit à lui poser question sur question. Michèu « tombait des gouttes » comme nous disons ici, et pensait que Saint-Pierre aurait fait un bon policier. Il dut avouer que certains jours, il aurait pu travailler davantage ; que, parfois, le samedi, sa présence n’était pas indispensable au marché d’Arles ; que ce n’était pas toujours pour calmer sa soif qu’il avait bu ; et qu’enfin, s’il avait eu quelque accès de goutte, ce n’était pas par suite de frugalité ; mais, qu’en tout cas, jamais, au grand jamais, il n’avait fait de tort à son prochain.
« - Et « li chato ? » demanda Saint-Pierre en fronçant ses gros sourcils broussailleux.
« - Oh ! ça, c’est périmé maintenant ! Quand j’étais jeune, je ne dis pas ; je leur ai bien dérobé « quauqui poutoun » ; mais, depuis, je me suis tenu, on peut pas dire et je suis été bon chrétien ! »
Saint-Pierre ne soufflait mot et observait son vis-à-vis du coin de l’œil ; puis, tout d’un coup, changea d’expression, comme s’il avait brusquement enlevé un masque de sévérité pour le remplacer aussitôt par un masque de bonhomie ; et il dit, l’air complice :
« Vendredi prochain, nous ferons une anchoïade ou un aïoli bien soigné... (Michèu sentit que la partie était gagnée) ...et un de ces jours, nous viderons une bouteille de Châteauneuf-du-Pape. »
Saint-Pierre cligna de l’œil ; Michèu cligna de l’œil, lui aussi, montrant qu’il avait compris la « finesse ». La suite ne fut plus qu’une conversation amicale ; on parla de la Provence, et Michèu montra un si grand amour pour son pays, et s’échauffa tellement pour en montrer les beautés, que Saint-Pierre dut le calmer.
« Votre cause est jugée », dit-il, souriant dans sa barbe. Michèu regarda longuement cette barbe : « Vous me rappelez un de mes bons amis qu’on appelait « lou Boun Diéu de Canèbi », parce que, quand il était jeune, pour jouer le rôle de Dieu le Père, dans une comédie, il s’était mis une barbe de chanvre, et que le nom lui était resté. »
Au grand étonnement de Michèu, Saint-Pierre tira sur sa barbe et montra qu’elle tenait à ses oreilles par des élastiques. Michèu en resta bouche bée. « Tenez, dit Saint-Pierre, lui donnant un livre, regardez ça. Et, si quelqu’un frappe à la porte, répondez par le fenestron que je ne vais pas tarder à revenir ; il faut que j’aille remettre mon rapport. » Michèu chercha ses lunettes, mais ne les trouva pas ; il regarda vaguement le livre, bâilla, battit des paupières, ferma les yeux, son menton chut sur sa poitrine ; il s’endormit.
Il se fit un grand bruit, dehors, et quelqu’un entra qui n’était pas Saint-Pierre.
« Et alors ? Ho ! tu es mort ? » cria Justin, ami de Michèu.
« - Hé ! oui ! tu le vois bien ! Mais tu es donc mort, toi aussi, que te voilà ? »
Il fallut expliquer à Michèu qu’il était toujours bien vivant ; qu’il n’était pas au Paradis, mais en Provence, à Coutignargues, son village, et que, s’il ne reprenait pas plus vite ses esprits, les camarades le laisseraient là, à faire sa sieste, et partiraient sans lui à la « courso di biòu ».

« Oh ! peuchère ! se plaignit Michèu, d’un air vraiment navré, moi qui croyais que... Ah ! Tout est à recommencer maintenant ! Mais, la prochaine fois, je ne sais pas si ce sera aussi facile ! » Et, jetant sa veste sur son épaule, il suivit ses amis pour aller voir « courir les bœufs ».

Première mise en ligne le 30 décembre 2007

P.-S.

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