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Accueil du site > Notre Patrimoine > Nos Origines -Racines > Les Traditions > Fêtes et culture > Noël - Fête Calendale > Récit (ou conte ?) : Les treize desserts de la table calendale

Récit (ou conte ?) :
Les treize desserts de la table calendale

jeudi 17 décembre 2020, par Salva

Un article de la granouio de la roubino, écrit en 1986

"Alors que la Sainte Famille se trouvait promise à une mort certaine au cœur du Sinaï, la Vierge avait tourné son doux regard implorant vers Dieu le Père.
Et le miracle avait jailli du sol raviné : un palmier dattier se dressa dans l’instant et offrit aux trois voyageurs ombre, nourriture et vigueur nouvelle."

" 0h " ! s’était exclamé l’Enfant roi des bergers en arrondissant ses lèvres poupines.
Expression de surprise ? Cri d’admiration ?
Nul ne le sut, mais une certitude demeure : celle de ce " Oh " divin fixé à tout jamais sur le noyau de la datte.

Chers amis, faites-moi la grâce d’en croquer une et de vérifier ce fait que Luc omit de rapporter dans son évangile.

Or en ce soir de Noël, toutes auréolées de leur gloire divine, les dattes à la saveur sacrée entendaient bien faire respecter leurs prérogatives et occuper au centre de la table une place d’honneur qui, affirmaient-elles, leur revenait de droit.
Les voici donc, qui se déplaçaient innocemment vers leur but.

Le manége allait passer inaperçu lorsque soudain, leur mouvement enveloppant les fit tomber dans les pommes.
— " Pouah !" firent ces dernières en reculant. Puis se reprenant aussitôt elles firent front et se mirent à dénoncer les prétentions stratégiques des fruits exotiques.
—" Ah ! ça mais... Ces estrangères nous feront venir rababeù... Céder la place à des arrivantes de fraîche "datte"... Jamais !!!
Nous prendrait-on pour des poires ? " lancèrent-elles maladroitement.

La poire, qui sommeillait sur un coin de la nappe souleva sa paupière lourde. Elle n’était pas belliqueuse et avait toujours pris soin d’éviter les querelles.
Elle pardonna aux pommes leur étourderie et déclara faire cause commune avec les fruits du terroir contre ces étrangères qui voulaient attraper la lune avec les dents, et dont l’allure ni figue, ni raisin ne lui disait rien qui vaille.
Sous l’injure, les figues et les raisins bondirent : s’il s’agissait d’en envoyer plein la poire, on pouvait toujours compter sur eux.
— " Marquo maù, verte je t’espère et mûre je t’aurai " ajouta méchamment un grain de muscat tout d’une tirée.

La querelle s’envenimait.
Le ton montait.
Les adversaires se comptaient de part et d’autre et on allait en venir aux mains lorsque les coings, bonne pâte, voulurent rétablir l’ordre.
" Il est vrai que les fruits exotiques recherchés pour leur saveur ne sauraient usurper la place des productions locales, mais... "
—" Bien dit bouffie !" interrompirent quelques amandes un tantinet vulgaires.
" Quand on naît pointu, on ne meurt pas carré et pour nous qui sommes issues des flancs de la Moutagnette toute proche... "
— " Nous aussi, nous aussi " reprirent niaisement les pommes.
— " Mais taisez-vous, chipies ! " clama une orange avec un fort accent espagnol.
— " Hé bauduflo, le savoir vivre, il t’est passé à côté ? " reprirent avec beaucoup d’agressivité les amandes.
— " Si t’es pas heureuse, t’as qu’à aller au contentié !"
— " Quand je pense que l’on parle d’amandes douces, celles-ci me paraissent bien amères " dit l’orange en se tournant vers les dattes.
— "Si vous m’en croyez, chère amie, nous devrions les obliger à faire amende honorable. "
— " Honorable ? Décidément, vous flattez ces péronnelles... "
— " Taisez-vous, métèques ! " hurlèrent alors les noix qui jusque là étaient restées silencieuses. " Ah, voilà bien la récompense de notre hospitalité méridionale ". Et tout en disant, elles s’avançaient dans un cliquetis de castagnettes.

Les réflexions à la noix s’ajoutèrent aux insultes :
— " Noix-zettes ! Noix-raudes ! Noix de coco ! "
Mais elles n’en avaient cure et poursuivraient leur chemin.

Les oranges voulurent alors barrer la voie aux assaillantes, lorsque, soudain l’une d’entre elles bouscula un marron très digne, tout confit dans sa collerette de dentelle. Celui-ci se dressa et d’un air... glacé mit tout le monde en garde.
— " Voyons mes petites, que chacune le sache. Nous ne sommes pas vindicatifs mais vous nous faites venir les trois sueurs.
Qui nous cherche, nous trouve, et des marrons, il peut en pleuvoir ! "
La menace était de taille. Elle calma les esprits échauffés et tout allait dans l’ordre lorsqu’une pomme de discorde lança :
— " Il est vrai que les raisins sont trop verts, mais lorsque les oranges auront été pressées et que l’écorce sera jetée... "

La belle aux joues rondes n’eut pas le temps de terminer...
La mêlée fut générale !
Les petits cubes de nougat rangés en carré défensif fondirent sur le champ de bataille et prêtèrent main forte aux fruits du terroir.
Mais en dépit de ce renfort de dernière heure leur déroute semblait être complète lorsque tout à coup la haute taille des fougasses se dressa avec des craquements sinistres au dessus du champ de bataille et le cri de ralliement retentit, lancé par une voix de stentor :
— " A l’Oli ! "

Ce soir là, au retour de la Messe de Minuit, une surprise de taille m’attendait dans la vieille salle à manger du mas.
Sur la table, au milieu des reliefs de toutes sortes, une coulée de marmelade de fruits poissait à la nappe. Je recueillis cette confiture, la mis en pot, et m’en régalai pendant les jours sombres. Pensez donc : Les saveurs de l’Orient alliées au parfum des garrigues...

C’est ainsi, chers amis, que jamais pâte plus suave ne me fondit dans le palais.
Quant aux miettes de fougasses qui jonchaient la nappe, je les plaçai sur le bord de la fenêtre. Les petits oiseaux qui passaient par là les emporteraient vers les âmes errantes en Purgatoire.
Ainsi le veut la croyance, par chez nous.
Mais ceci, c’est figue d’un autre panier...

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